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Vendredi 10 juillet 2009


Pour des raisons qui tiennent de l'imbrication d'éléments professionnels et privés, jeune adulte j'immigrai un jour en Lorraine, (et même pire en Moselle – non je plaisante, amis mosellans-), alors qu'à cette époque, d'autres en émigraient.

Je raconterai un jour les signes intangibles qui vous font appartenir au groupe des mosellans. N'importe où dans le monde, la diaspora mosellane peut se reconnaitre grâce à cette liste de particularités qui font leur identité. Je crois avoir acquis tous les rites et savoirs associés à cette mouvance mosellane. Et ce n'est pas triste. A suivre...

Les premiers souvenirs de mon immigration sont sonores, olfactifs et gustatifs.

Sonores : Sachez que l'on vous repère à votre façon de prononcer « Metz ». Si vous dites « metse », c'est que vous venez d'ailleurs. Un lorrain/mosellan /de metz prononce «  messe », en bon messin qu'il est.

 

 

Metz

 

Olfactifs : C'est l'odeur des sandwichs à l'oignon de chez Steinhoff le roi du sandwich, commerçant de génie, initiateur du premier drive in fast-food purement lorrain, antérieur aux premiers Mcdo.

 

 

Gustatifs : Je pense en particulier au goût commun à tous les plats, l'inimitable, l'incomparable et indispensable « l'Arôme liquide Maggi ® ».

 

 

Cet arôme Maggi fut un des premiers rites auquels je fus initiée.

Tout au début de mon arrivée, je fus invitée chez des lorrains gentils et accueillants, comme le sont beaucoup d'entre eux, froids au dehors, et chaleureux au dedans.

On mangea et parla cuisine. Mes hôtes me dirent qu'ils ne savaient se passer de l'indispensable condiment Arôme Maggi. Ragoûts, potées, soupes, pâtes, riz...tout se soulignait par les quelques gouttes du précieux arôme.

D'ailleurs, me dirent-ils, même dans le jardin, on a de « l'herbe à Maggi »....

 --- De l'herbe à magie, vous voulez dire ?

Les simples m'ont toujours attirée, et j'étais prête à découvrir une plante médicinale aux vertus magiques locales.

--- Non non, de l'herbe à « Maggi », m'assurèrent-ils.

Et de m'entraîner vers le jardin, et de me découvrir une herbe dont en froissant les feuilles ils me firent constater l'odeur épicée, rappelant en effet celle du Maggi.

 

 

 

 

Quel est le lien entre l'arôme Maggi et cette herbe lorraine ? Je m'étais bien promis de découvrir le lien culturo-gastronomico-économico-ésotérique qui liait ces petites choses. Il fallut des années, la « magie! » d'Internet et une triste après-midi pluvieuse et froide de juillet mosellane, pour extraire de ceci un peu de sens et de cohérence.

 

(Au fait, voici deux des items de la liste qui unit la diaspora mosellane :la liste exhaustive viendra un autre jour )

* pour toi il commence à faire chaud à partir de 15°C...

* tu as déjà allumé ton chauffage au mois de mai... et je rajouterai : a été tenté de le faire au mois de juillet, seul le bon sens rigoureux et l'endurcissement lorrains, ainsi que des velléités de comportement vert t'en ont empêchée).

 

Alors, toutes enquêtes terminées, je suis en mesure d'affirmer qu'il y a bien un lien entre Arôme liquide Maggi ® et l'herbe à Maggi, mais pas forcément celui que l'on croit. Ce lien nous fait voyager dans l'espace, en Suisse en Allemagne et dans l'Est de la France puis dans le temps, depuis le IX ème siècle des abbayes en passant par le 19ème siècle de l'industrialisation puis la dureté de la Seconde Guerre mondiale, et enfin parmi des personnages tels que Julius Maggi, Hildegarde von Bingen, Charlemagne, et des ouvrages tels que le Capitulaire du Vilis, le manuscrit de Saint-Gall, le « Liber Simplis Medicinae » et les affiches publicitaires de « l'Arôme liquide Maggi ®.



 

 

L''Arôme liquide Maggi ® est l'invention d'un fils de minotier d'origine italienne naturalisé suisse,  Julius Johannes Maggi, qui à 23 ans prend la direction des affaires familiales. En 1882, il rencontre un médecin nommé Fridolin Schuler, auteur du livre « L’alimentation de la population ouvrière et ses insuffisances. » Notre Julius Maggi, considéré comme influent car cofondateur de la Bourse du Grain de Zurich entame des recherches sur le sujet, et en 1884, il met au point et industrialise une soupe à base de pois, haricots et lentilles, économique et facile à utiliser. Mais ce produit n'obtient pas le succès escompté, les habitudes alimentaires ne se changeant pas si vite.

 

 

Julius Maggi veut donc ouvrir son marché à l'Europe et aux Etats-Unis, et pour cela, comprend qu'il doit relever le goût du bouillon trop fade fait à partir des ces farines. En 1886, il invente alors l'Arôme Maggi, un correcteur de goût, dans le secret de fabrication est bien conservé au Crédit Suisse.

Pour créer l'Arôme, il s’inspire de la découverte faite par deux chimistes, le français Henry Braconnot et le suédois Jakob Berzelius, dans la première moitié du 19ème siècle. Ces scientifiques avaient expérimenté en laboratoire le processus d'hydrolyse de protéines ou d'acides, qui consistait en la décomposition des protéines végétales en milieu acide.

L'historienne Annatina Seifert explique que la composition de l'Arôme peut se déduire des écrits personnels de Julius Maggi. L’Arôme était à l'origine un produit végétal qui présentait toutefois un petit apport de viande. Quelques années plus tard, il devint complètement végétal. La production inspirée de celles des deux chimistes précédents, consistait en une transformation en acides aminés des protéines végétales du maïs, des cacahuètes et du blé, sous l’action de l’acide chlorhydrique et par réchauffement.

Oui, des cacahuètes, du maïs et du blé ! Pas d'herbe aromatique !

 

 

 

Mais alors, cette herbe à Maggi...quel est le rapport ? Il n'y en a pas dans le bouillon Maggi? Eh bien non.

On dit que très rapidement en Suisse, puis en Allemagne et dans le Nord Est de la France, le succès foudroyant de ce produit (économe, rappelez-vous, quelques gouttes suffisent pour rehausser le goût de tout un plat), est tel que l'on donne à une plante connue depuis l'antiquité , nommée « livèche » et qui a un goût similaire le nom d'herbe à Maggi.

Première illustration intéressante de l'influence de l'économie de la consommation de masse sur l'évolution d'une langue issue de l'Antiquité.

Cette livèche, cette plante, oui, c'est bien celle que j'ai vue dans le jardin de mes amis lorrains, tout heureux et fiers de me dévoiler un de leur secret, leur « herbe à Maggi »

La livèche dont le nom latin, Levisticum officinale ou Ligusticum levisticum, de la famille des Apiacées a des feuilles qui ressemblent tout simplement au céleri, et dégagent lorsqu'on les froisse, le parfum caractéristique et plus soutenu encore que celui du céleri. On l'appelle aussi, ormis «  herbe à maggi » ache des montagnes, lévistique officinale, angélique des montagnes, ou céleri perpétuel. Elle aurait des vertus stimulantes, dépuratives, diurétiques, antispasmodiques,sédatives, expectorantes, digestives, carminatives, emménagogues, antiseptiques, sudoripares, et at last but not at least, aphrodisiaques.On dit qu'elle redonne le goût à la vie !

 

 

 

D'ailleurs en anglais, on l'appelle «  lovage » et en Allemagne, cette lévistique officinale, porte le doux nom de Liebstöckel ou Maggikraut oder Lus(t)stock, ce qui veut bien dire petit bâton d'amour et rejoint bien la dernière des propriétés énoncées ci-dessus ? Merci aux germanistes égarés par ici de donner leur avis éclairé !

 

 

Capitule 70 - Bibliothèque de Wolfenbuttel – Allemagne.

 

Cette plante perse, donc iranienne, puis cultivée en Ligurie région d'Italie,(d'où son nom ligusticum) est jardinée chez nous depuis le neuvième siècle. Elle fut prescrite en effet par le Capitulaire de Vilis, émanant de Charlemagne ou de son successeur Louis le Pieux entre 770 et 813. Ce Capitulaire énonçait toutes les règles à suivre dans les domaines, « les villae ». En particulier, les capitules 43, 62 et 70 du Capitulaire de Villis énonçaient la liste des 73 "herbes", 16 arbres fruitiers, 3 plantes textiles et 2 plantes tinctoriales , toutes plantes à cultiver dans les jardins monastiques.

On la retrouve en compagnie de la menthe, sarriette, fenugrec, romarin, mongete, du fenouil, du cumin, de l'harbarée, de la rose, du fenugrec, du pouliot, de l'iris, de la rue, de la sauge et du lis, dans l'herbularius du plan de Saint-Gall:

 

 

Ce plan de jardin de Saint-Gall est celui que l'on extrait de l'immense manuscrit de Saint-Gall, dessiné sur cinq peaux de parchemins cousues aux dimensions impressionnantes de 1,12 m sur 0,77 m, et qui est la synthèse de l'organisation monastique et cléricale, issue des synodes de 817 et 818 tenus à Inden près d'Aix-la-Chapelle où se sont réunis tous les abbés de l'empire carolingien.

 

 

 

Cette herbe à Maggi, mais sous son nom latin bien sûr, est citée par la très célèbre et très inspirée religieuse et mystique allemande, Hildegarde von Bingen, qui vécut au 12ème siècle, dans son ouvrage considéré comme le recueil de référence de l'herboristerie moyennageuse le "Liber Simplis Medicinae".

Quelle femme prodigieuse et prodigieusement intéressante, cette Hildegard von Bingen, savante, médecin, pharmacologue,religieuse, musicienne, écrivain, exaltée, visionnaire, prophète ! Elle osa surtout parler haut et fort et défier les lois et les autorités de son temps, en particulier les papes Eugenius III et Anastasius IV, et l'empereur Frédérick I Barbarossa, dont rien que le nom fait peur ! Un auteur contemporain l'a surnommée dans son livre " la Sibylle du Rhin..."

 

 

 

Hildgard von Bingen avec Richardis la religieuse amie, et son confesseur.

 

 

Alors, Maggi, Maggi , vos idées ont du génie ? Vous vous souvenez du slogan et de son air ?

 

 

Il en fallait bien un peu -d e magie -, et beaucoup - de génie consumériste - , pour arriver à faire renommer cette simple qu'on appelait, the lovage, der LiebelStöckel ou la livèche de ce nom commercial «  l'herbe à Maggi », et que les petits enfants lorrains, sentant une plante, vous disent, ça sent le Maggi ! Est-ce un bien, est-ce un mal ?

 

 

  Un petit voyage sonore dans le XII ème siècle ?
Ecoutons les chants composés par Hildegarde von Bingen...

 

 



  
Par la gallo-romaine - Publié dans : faits d'hiver ou d'été ...tranches de vie - Communauté : Les chroniques de la meute
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