Pour des raisons qui tiennent de l'imbrication d'éléments professionnels et privés, jeune adulte j'immigrai un jour en Lorraine, (et même pire en Moselle – non je plaisante, amis mosellans-), alors qu'à cette époque, d'autres en émigraient.
Je raconterai un jour les signes intangibles qui vous font appartenir au groupe des mosellans. N'importe où dans le monde, la diaspora mosellane peut se reconnaitre grâce à cette liste de particularités qui font leur identité. Je crois avoir acquis tous les rites et savoirs associés à cette mouvance mosellane. Et ce n'est pas triste. A suivre...
Les premiers souvenirs de mon immigration sont sonores, olfactifs et gustatifs.
Cet arôme Maggi fut un des premiers rites auquels je fus initiée.
Tout au début de mon arrivée, je fus invitée chez des lorrains gentils et accueillants, comme le sont beaucoup d'entre eux, froids au dehors, et chaleureux au dedans.
On mangea et parla cuisine. Mes hôtes me dirent qu'ils ne savaient se passer de l'indispensable condiment Arôme Maggi. Ragoûts, potées, soupes, pâtes, riz...tout se soulignait par les quelques gouttes du précieux arôme.
D'ailleurs, me dirent-ils, même dans le jardin, on a de « l'herbe à Maggi »....
--- De l'herbe à magie, vous voulez dire ?
Les simples m'ont toujours attirée, et j'étais prête à découvrir une plante médicinale aux vertus magiques locales.
--- Non non, de l'herbe à « Maggi », m'assurèrent-ils.
Quel est le lien entre l'arôme Maggi et cette herbe lorraine ? Je m'étais bien promis de découvrir le lien culturo-gastronomico-économico-ésotérique qui liait ces petites choses. Il fallut des années, la « magie! » d'Internet et une triste après-midi pluvieuse et froide de juillet mosellane, pour extraire de ceci un peu de sens et de cohérence.
(Au fait, voici deux des items de la liste qui unit la diaspora mosellane :la liste exhaustive viendra un autre jour )
* pour toi il commence à faire chaud à partir de 15°C...
* tu as déjà allumé ton chauffage au mois de mai... et je rajouterai : a été tenté de le faire au mois de juillet, seul le bon sens rigoureux et l'endurcissement lorrains, ainsi que des velléités de comportement vert t'en ont empêchée).
Alors, toutes enquêtes terminées, je suis en mesure d'affirmer qu'il y a bien un lien entre Arôme liquide Maggi ® et l'herbe à Maggi, mais pas forcément celui que l'on croit. Ce lien nous fait voyager dans l'espace, en Suisse en Allemagne et dans l'Est de la France puis dans le temps, depuis le IX ème siècle des abbayes en passant par le 19ème siècle de l'industrialisation puis la dureté de la Seconde Guerre mondiale, et enfin parmi des personnages tels que Julius Maggi, Hildegarde von Bingen, Charlemagne, et des ouvrages tels que le Capitulaire du Vilis, le manuscrit de Saint-Gall, le « Liber Simplis Medicinae » et les affiches publicitaires de « l'Arôme liquide Maggi ®.
Julius Maggi veut donc ouvrir son marché à l'Europe et aux Etats-Unis, et pour cela, comprend qu'il doit relever le goût du bouillon trop fade fait à partir des ces farines. En 1886, il invente alors l'Arôme Maggi, un correcteur de goût, dans le secret de fabrication est bien conservé au Crédit Suisse.
Pour créer l'Arôme, il s’inspire de la découverte faite par deux chimistes, le français Henry Braconnot et le suédois Jakob Berzelius, dans la première moitié du 19ème siècle. Ces scientifiques avaient expérimenté en laboratoire le processus d'hydrolyse de protéines ou d'acides, qui consistait en la décomposition des protéines végétales en milieu acide.
L'historienne Annatina Seifert explique que la composition de l'Arôme peut se déduire des écrits personnels de Julius Maggi. L’Arôme était à l'origine un produit végétal qui présentait toutefois un petit apport de viande. Quelques années plus tard, il devint complètement végétal. La production inspirée de celles des deux chimistes précédents, consistait en une transformation en acides aminés des protéines végétales du maïs, des cacahuètes et du blé, sous l’action de l’acide chlorhydrique et par réchauffement.
Mais alors, cette herbe à Maggi...quel est le rapport ? Il n'y en a pas dans le bouillon Maggi? Eh bien non.
On dit que très rapidement en Suisse, puis en Allemagne et dans le Nord Est de la France, le succès foudroyant de ce produit (économe, rappelez-vous, quelques gouttes suffisent pour rehausser le goût de tout un plat), est tel que l'on donne à une plante connue depuis l'antiquité , nommée « livèche » et qui a un goût similaire le nom d'herbe à Maggi.
Première illustration intéressante de l'influence de l'économie de la consommation de masse sur l'évolution d'une langue issue de l'Antiquité.
Cette livèche, cette plante, oui, c'est bien celle que j'ai vue dans le jardin de mes amis lorrains, tout heureux et fiers de me dévoiler un de leur secret, leur « herbe à Maggi »
Capitule 70 - Bibliothèque de Wolfenbuttel – Allemagne.
Cette plante perse, donc iranienne, puis cultivée en Ligurie région d'Italie,(d'où son nom ligusticum) est jardinée chez nous depuis le neuvième siècle. Elle fut prescrite en effet par le Capitulaire de Vilis, émanant de Charlemagne ou de son successeur Louis le Pieux entre 770 et 813. Ce Capitulaire énonçait toutes les règles à suivre dans les domaines, « les villae ». En particulier, les capitules 43, 62 et 70 du Capitulaire de Villis énonçaient la liste des 73 "herbes", 16 arbres fruitiers, 3 plantes textiles et 2 plantes tinctoriales , toutes plantes à cultiver dans les jardins monastiques.
Cette herbe à Maggi, mais sous son nom latin bien sûr, est citée par la très célèbre et très inspirée religieuse et mystique allemande, Hildegarde von Bingen, qui vécut au 12ème siècle, dans son ouvrage considéré comme le recueil de référence de l'herboristerie moyennageuse le "Liber Simplis Medicinae".
Hildgard von Bingen avec Richardis la religieuse amie, et son confesseur.
Ecoutons les chants composés par Hildegarde von Bingen...
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